16.02.2008

Kosovo : démontage de la propagande du Figaro

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  Dans l’édition du 16 février du Figaro, Isabelle Lasserre nous a servi un résumé de l’histoire récente de la province serbe emprunt de subjectivité, catalogue des clichés les plus caricaturaux et orientés sur les évènements. Nous démontons méticuleusement ses sous-entendus et imprécisions partisanes. Le Figaro est-il un journal libre ?
                                 
« En 1986, le Mémorandum de l'Académie des sciences et des arts de Belgrade réhabilite le nationalisme serbe en dénonçant les discriminations dont sont censés être victimes les Serbes »                           

   « Sont censés », comme si ces discriminations n’étaient pas historiquement établies.Le lecteur du Figaro est amené à penser que les discriminations qu’ont subi les Serbes furent imaginaires avant 1986, agitées pour nourrir le "nationalisme". Pourtant, les rapports officiels de l’évêque de Pavle du Kosovo ainsi que d’autres religieux reflètent bien un climat de persécutions caractérisées, et ce depuis des décennies :

1961 : «  Il y a deux ans, à la veille du procès d’un terroriste albanais, la porte de la cathédrale de Prizen a été brûlée. Cette année, toutes les plaques des tombes orthodoxes du cimetière de Prizen ont été endommagées. »

1965 : « Emigration forcée des Serbes de la Paroisse de Poduiévo (cent trente-deux foyers) »

1967 : « Pillage des biens du monastère de Detchani »

1968 : «  Il n’y a pas, pour ainsi dire, de jour, où leurs bergers ne lâchent leur bétail dans nos champs, nos vergers et nos vignes…Ils saccagent nos plantations, menacent les sœurs et leur jettent des pierres. Ils nous disent « Que pouvez-vous nous faire ? Partez d’ici »

1968 : Soulèvement des albanais contre les serbes dont des milliers choisissent déjà l’exode. Tito encourage l’immigration Albanaise : ces derniers forment déjà 60% de la population (95% aujourd'hui).

1969 : « Depuis le 28 novembre de l’année passée, les Albanais ont posé à Petch six ou sept bombes. Récemment une bombe a été posée dans l’appartement de Milutin Vukovic… »

1969 «  Des Albanais ont battu une moniale du monastère de Bintch, qui défendait les biens du monastère. En traversant un village, l’aumônier du monastère de Goriotch a été blessé à la tête par une pierre partie d’une maison Albanaise… »

1969 : Dans le village de Veliko Trnovo « l’église a été si endommagée que, d’un jour ou l’autre, elle pourrait être entièrement démolie par la population Albanaise…La porte de l’église a été brisée, ainsi que toutes les icônes et les vitres. Dans l’église même, les habitants viennent faire leurs besoins »

1972 : Saccage de l’église de Vinarets

1977 : « L’évêque est trainé par la barbe et frappé à la tête »

1978 : « Le prêtre du village de Muchuticht a été attaqué à coups de pierres par des adolescents albanais, et il doit maintenant aller jusqu’à Kruchevats pour y subir un traitement de rééducation »

1981 : «  Le patriarcat de Petch est incendié, deux séminaristes sont attaqués à coup de couteaux et de bouteilles cassées »

1983 : Profanation des tombes des cimetières de  Retimlié et Opteruchi

1984 : Plusieurs cas de viols à l’encontre des Serbes

1985 : Profanation du cimetière de Velika Reka par des nationalistes Albanais

1986 : « Un cetain Martinovic ne voulant pas quitter ses terres convoitées par des Albanais, s’est vu introduire une bouteille dans le rectum »

1986 : « Les Albanais envoient leurs enfants nous lapider. Ils crachent sur nous. Ils viennent ici, ouvrent la braguette et s’exhibent devant les moniales. Et la police ? Elle vient et repart. »

    Entre 1966 et 1971, 35 000 serbes ont été chassés du Kosovo. Le mouvement s'accélère entre 1971 et 1981, période durant laquelle 220 000 furent de nouveau expulsés sous les menaces. Depuis 1966, ce sont 606 localités qui se sont vidées de toute présence serbe.

« Réhabiliter le nationalisme serbe » pour Isabelle Lasserre, c’est donc vouloir protéger les serbes du Kosovo et affirmer une souveraineté élémentaire sur une région livrée à la mafia Albanaise, au reigne de la loi du plus fort.

   

   Et la journaliste du Figaro de continuer :  « Slobodan Milosevic est en pleine ascension politique. Il va se servir du Kosovo pour donner un coup d'accélérateur à sa carrière. Le 28 juin 1989, à l'occasion du 600 e anniversaire d'une défaite des Serbes face aux Turcs ottomans, il promet au million de Serbes qui l'écoutent de défendre leur honneur bafoué. Sa campagne va mettre le feu aux poudres »

 

   C’est donc Slobodan Milosevic qui met « le feu au poudre », pour simplement avoir promis aux serbes ce 28 juin 1989 :  « C’est fini : vous ne serrez plus battus. ». On a connu des pyromanes plus dangereux. Etrange inversion des rôles entre agresseurs et agressés.

Toujours dans le même article :

« Sur les collines de la Drenica, dans ce cœur pauvre du Kosovo, un groupe armé clandestin, l'UCK, tire les leçons de l'échec de la stratégie pacifiste de Rugova. La rébellion, née dans les milieux marxistes-léninistes proches du président albanais Enver Hoxha et soutenue par la diaspora, se propage dans les campagnes. Les accrochages entre la guérilla indépendantiste et les forces serbes se multiplient. Belgrade intensifie la répression. En janvier 1999, le massacre de 45 Albanais, à Racak, est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. »

    Isabelle Lasserre esquive l’aspect purement terroriste de l’UCK, qui -elle se garde bien de le mentionner- s’en prenait surtout aux civils de toutes les ethnies, avant que les forces serbes en viennent à intervenir, pour tenter de sauver ces derniers et rétablir l'ordre public.

   En 1996, l’UCK revendique l’assassinat de deux policiers. Entre février 1996 et février 1998, elle a commis 152 attentats, responsable de 70 morts, dont une quarantaine de Serbes, notamment une quinzaine de policiers, les autres étant des « Albanais » considérés comme des « traîtres » par l’UCK. Le chercheur Alexandre del Valle précise dans son étude de référence sur cette période : «  Pour la seule période allant de 1993 à 1998, l’UCK aurait assassiné près de 200 policiers serbes du Kosovo, 125 civils albanais jugés « collaborateurs » des Serbes, près de 120 civils serbes ou appartenant à d’autres minorités non albanaises du Kosovo (Tziganes, Croates, Monténégrins, Gorancis, etc.) sans parler des 300 civils grièvement blessés par les soldats de l’Armée de « libération ».[1] 

    Isabelle Lasserre sous entend que les « 45 Albanais à Racak » sont des civils lâchement massacrés par les serbes. La fameuse « goutte d’eau », instrumentalisée pour déclencher les frappes aériennes de l’Otan.

    Il est important de revenir sur cet évènement, point d’orgue de la propagande de l’Otan, concoctée par les agences de psychological opérations, telles Hill and Knowlton ou Ruder Fin, qui avaient remporté le marché de la désinformation anti-serbe, commandé par les Etats-Unis. C'est toujours Alexandre del Valle qui explique le mieux ces mécanismes de propagande :         

                                                                                 

 « Que s’est-il vraiment passé [ à Racak] ? En fait, après avoir averti les vérificateurs de l’OSCE, et en représailles à une vague d’attentats antiserbes perpétrés la semaine précédente, les forces de l’ordre yougoslaves avaient effectivement lancé une opération antiterroriste contre le village de Raçak, fief de l’UCK, qui avait depuis plusieurs mois rompu les accords de cessez-le-feu, et une équipe américaine de l’agence APTV avait été autorisée à filmer les combats. A 15 heures précises, les forces serbes contrôlaient le terrain, le centre de presse de Prisina annonçant la mort effective de quinze combattants de l’UCK. D’après les différentes versions, le chiffre des victimes varierait du simple au triple : entre 15 et plusieurs dizaines selon Belgrade, 37 selon l’OSCVE, 45 pour les Américains, 51 selon les Albanais. Mais les images de la cassette tournée par l’équipe d’APTV contredisent radicalement les différentes versions officielles receuillies et diffusées par la presse occidentale. Sur le film c’est un village quasiment vide que les pioliciers investissent. En revanche, les Serbes subissent un feu nourri venant des tranchées de l’UCK creusées juste au-dessous du village. » Les forces Serbes auraient-elles été assez inconscientes pour s’en prendre à des civils devant les caméras américaines ? Alexandre del Valle poursuit : « On sait aujourd’hui, grâce, grâce aux différentes enquêtes des médecins légistes de plusieurs pays que les « villageois » en question étaient des soldats de l’UCK habillés en civils, âgés de 20 à 50 ans, et qu’il n’y avait qu’une femme et pas d’enfants. En plus, une partie des tués n’étaient pas originaires du village[2] »

                  

   Poursuivons l’analyse du Figaro : « Le 24 mars 1999, l'Otan déclenche une campagne de bombardements aériens contre la Serbie. Des centaines de milliers d'Albanais sont chassés du Kosovo par les troupes de Milosevic »

    Sous entendu, les forces Serbes se livrent à une épuration ethnique. En fait, les populations fuyaient les zones de combats entre l’UCK et les forces de sécurités serbes, ce qui est logique, en plus de fuir les bombardements de l’Otan, qui ont largement accéléré l’exode.

 

   Pour finir, Isabelle Lasserre se garde bien de préciser que l’indépendance du Kosovo viole la Charte des Nations Unies relative à la souveraineté des Etats, de l’Acte final d’Helsinki de 1975 sur l’intangibilité des frontières des pays européens. Qui plus est, la reconnaissance d'un tel état par les pays de l’Otan, se ferait en  violation de la résolution 1244 de l'ONU qui reconnaît la souveraineté de la Serbie sur sa province et berceau historique.

   « Convaincue du caractère inévitable de l'indépendance, la communauté internationale s'investit dans un dernier effort pour tenter de rapprocher les deux parties ». Apparemment, des grands pays comme la Russie et l'Espagne, et des plus modestes comme la Roumanie et Chypre  ne font pas partie de cette communauté. Non ce « caractère inévitable » n’existe que dans l’esprit de la journaliste.

   Mais Le Figaro, propriété du député UMP Dassault, pourrait-il se permettre de critiquer les choix de Nicolas Sarkozy ?

Joachim Véliocas, Observatoire de l’islamisation, février 2008.

Auteur de « L’islamisation de la France » (Editions Godefroy de Bouillon, 2007)


[1] Alexandre del Valle, Guerres contre l’Europe, éditions des Syrtes, 1999, page251

[2] Alexandre del Valle, Guerres contre l’Europe, éditions des Syrtes, 1999, page265.

Commentaires

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Exclusif
Ratomir Tanić: Oui, il existait un plan de nettoyage ethnique du Kosovo
Entretien avec Omer Karabeg, Radio Europe Libre, 7 mars 2001

Ratomir Tanić était membre de la délégation serbe pour les négociations avec les Albanais du Kosovo. "Aurait-on pu éviter la tragédie du Kosovo et le bombardement de la Serbie", voilà le thème de cet entretien exclusif que nous a donné Ratomir Tanić qui, en tant membre de l'équipe gouvernementale de Serbie, a participé à des négociations secrètes avec les représentants des Albanais du Kosovo. Ratomir Tanić était à l'époque conseiller du président de Nouvelle Démocratie, partenaire de la coalition gouvernementale avec les Socialistes. Ceci est le premier témoignage de l'un des membres de l'équipe de négociateurs sur les négociations secrètes entre les Serbes et les Albanais et ce qu'il en est advenu.


RADIO EUROPE LIBRE - Ratomir Tanić, on sait peu qu'à l'époque du régime Milošević, il y avait eu des négociations secrètes entre les autorités constituées et les représentants des Albanais du Kosovo. Les seules négociations dont l'opinion avait été tenue au courant portaient sur le retour des écoliers et étudiants albanais dans les écoles officielles, pour lesquelles la Communauté Catholique Sant'Egidio avait servi d'intermédiaire. Or, on affirme qu'il y aurait constamment eu des contacts et des négociations depuis le début de la crise au Kosovo. Est-ce exact ?

Ratomir Tanić - C'est tout à fait exact. Sauf que moi je décrirais ces contacts comme "discrets", parce que peut-être l'expression de "négociations secrètes" serait peut-être un peu trop forte. C'est-à-dire qu'il y avait des processus discrets de négociation entre le Belgrade officiel, à savoir la coalition gouvernementale tripartis de Milošević, et des représentants politiques des Albanais du Kosovo, de la fin 1994 à l'été de 1997. On a organisé une cinquantaine de rencontres discrètes dans différentes villes, de Prishtina et Belgrade jusqu'à Rome, le Vatican et New York [comme exemple, cf. "Kossovo Ethnic Albanians and Serbs Seek Solution in Thessaloniki", 'Macedonian Press Agency: News in English, 22 avril 1998 -].


RADIO EUROPE LIBRE - Qui se trouvait du côté serbe dans les groupes de négociateurs avec les Albanais ?

Ratomir Tanić - Dans ce processus de négociations il y avait du côté serbe les dirigeants de la coalition gouvernementale d'alors - du SPS [parti de Milošević] , la JUL [celui de sa femme], Nouvelle Démocratie [alors dirigée par Dušan Mihajlović], et du côté albanais les représentants de Rugova, puisque Milošević était parfaitement clair sur le fait qu'il considérait [Ibrahim] Rugova comme le représentant officiel des Albanais du Kosovo. Le principal négociateur albanais était Fehmi Agani [assassiné par les Serbolchéviques au tout début de l'intervention de l'OTAN]. Une solide équipe d'experts appuyait le groupe de négociateurs de Rugova.


RADIO EUROPE LIBRE - Pouvez-vous me dire le nom de personnes qui avaient participé aux négociations du côté serbe ?

Ratomir Tanić - Les plus engagés étaient [le vice-premier ministre de Serbie] Ratko Marković, [l'Ambassadeur auprès du Saint-siège] Dojčilo Maslovarić, [le Ministre de l'information] Ratomir Vico, moi-même, de temps en temps Dušan Mihajlović et Vuk Drasković, quoiqu'il ne fît pas partie de la coalition gouvernementale, et un groupe d'experts sous la direction d[u Professeur] Predrag Simić.


RADIO EUROPE LIBRE - En quelle qualité avez-vous fait partie de cette équipe, de, disons, quasi- négociateurs ?

Ratomir Tanić - On s'est tout simplement mis d'accord pour que le SPS, la JUL et Nouvelle Démocratie, en tant que membres de la coalition gouvernementale, travaillent à l'élaboration d'une solution politique pour le Kosovo. Pour être tout à fait précis, la fonction de ces discussions était avant tout de préparer une solution politique à la question kosovare. Chaque parti avait chacun un ou deux représentants dans l'équipe de négociateurs. La préparation des négociations a commencé à la fin de 1994, et dès 1995 elles se menaient tambour battant. Alors se préparait déjà l'accord de paix de Dayton. Il était évident qu'à Dayton le problème du Kosovo ne serait pas à l'ordre du jour, et qu'on le laissait aux Serbes et aux Albanais pour qu'ils le résolvent eux-mêmes.
Cependant, l'accord sur l'enseignement que vous avez mentionné n'était que l'un des résultats de ces négociations. Comme ces négociations se menaient pas à pas, la première étape était tout un ensemble de mesures destinées à rétablir et à maintenir la confiance, et l'une des ces mesures était l'accord sur l'enseignement.


RADIO EUROPE LIBRE - Pour autant que je sache, l'accord sur le retour des écoliers et des étudiants albanais a été signé le 1er septembre 1996, mais on ne l'a jamais appliqué. Pourquoi ?

Ratomir Tanić - Ce n'est pas tout à fait exact qu'on ne l'a pas appliqué. On a commencé à le faire, et puis on s'est heurté à divers obstacles mineurs. Entre-temps, Milošević avait décidé de saborder le résultat des négociations, et il ne lui importait plus que l'accord soit appliqué.


RADIO EUROPE LIBRE - A quoi était-on parvenu dans ces négociations ou, comme vous le dites, dans ces contacts discrets ?

Ratomir Tanić -On avait défini tout un ensemble de mesures pour établir et maintenir la confiance. Le paquet comprenait des mesures dans le domaine de l'enseignement, de la santé, des médias, de la culture et pour finir des mesures de sécurité.
En principe - je souligne en principe - on s'était mis d'accord sur une solution politique globale pour le Kosovo, qui permettait d'éviter le conflit armé. Cette solution a été rendue publique à plusieurs reprises et sous diverses formes.
Il s'agit de ce qu'on appelle une "large autonomie du Kosovo" ou, si vous voulez, d'une auto-administration locale des Albanais du Kosovo, c’est à peu près une seule et même chose. En outre, ces négociations maintenaient un faible niveau de tension, si bien qu'à l'époque il y a eu très peu d'incidents si on compare avec la période où Milošević avait saboté les négociations. Ces négociations avaient obtenu bien davantage qu'il n'était nécessaire pour qu'on évite la guerre et que Belgrade trouve avec les Albanais une solution pacifique au problème du Kosovo.
Cette solution était même pratiquement définie : il y avait aussi des représentants de la communauté internationale qui participaient à ces négociations. Discrètement, aussi, bien sûr. De sorte que ce n'étaient pas seulement des négociations bilatérales entre les parties serbe et albanaise mais des discussions à trois où prenaient également part des représentants du Groupe de Contact et de puissantes ONG qui représentaient en fait la diplomatie de leurs pays, quoique sous une forme officieuse. Durant ces négociations les représentants de la communauté internationale s'étaient opposés à toute idée d'une sécession du Kosovo et de l'indépendance des Kosovars. Lorsque les représentants des Albanais ont vu que la communauté internationale ne soutenait pas la sécession du Kosovo, ils ont discrètement renoncé à cet objectif, trouvant une formule bienvenue comme quoi l'indépendance du Kosovo demeurait un objectif à long terme qui pourrait se réaliser si toutes les parties se mettaient d'accord, c’est-à-dire aussi bien Belgrade que la communauté internationale, ce qui en pratique voulait dire… jamais, puisque personne ne s'était mis d'accord pour la sécession du Kosovo ; ce qui les faisait renoncer tacitement à cette revendication.


RADIO EUROPE LIBRE - Et qu'impliquait cette "large autonomie ?"

Ratomir Tanić - Une large autonomie pour le Kosovo signifiait pratiquement ce que Milošević et Holbrooke ont signé le 13 octobre 1998 et je vais vous l'énumérer :

"que les Albanais puissent s'administrer eux-mêmes, former des institutions de pouvoir local, créer une police locale, avoir des élections libres et honnêtes où ils puissent choisir leurs représentants, et que les deux parties se retiennent d'exercer aucune violence, et que comme l'une des mesures destinées à établir la confiance elles constituent des unités communes de sécurité".


RADIO EUROPE LIBRE - C'est cela que contenait l'accord entre Milošević et Holbrooke ?

Ratomir Tanić - L'accord Milošević- Holbrooke du 13 octobre 1998 comprenait la plus grande partie des résultats des négociations que nous avions menées de la fin 1994 au milieu de 1997 avec les représentants des Albanais du Kosovo ; j'entends la partie politique de l'accord, non celle qui traite des vérificateurs. Dans cette partie politique-là, Milošević prenait l'engagement de trouver une solution provisoire pour le Kosovo avant le 2 novembre 1998. Cet engagement, cependant, il ne l'a jamais respecté, et il n'avait aucune intention de le respecter, puisqu'il avait déjà détruit le résultat de deux années de négociations. C'était seulement une manoeuvre tactique de sa part pour gagner du temps.


RADIO EUROPE LIBRE - Vous dites qu'il a réduit à néant les résultats de ces négociations secrètes ou, comme vous le dites, discrètes. Était-il informé de ces négociations, et le consultait-on à chaque occasion ?

Ratomir Tanić - Absolument. Sans discussion aucune.


RADIO EUROPE LIBRE - Alors pourquoi a-t-il sabordé le résultat de ces négociations ?

Ratomir Tanić - Milošević n'a cessé d'employer la technique de la création des conflits. Il commence par organiser de toutes pièces un conflit ethnique, puis il proclame des objectifs pseudo-patriotiques qui lui servent pour s'accrocher au pouvoir.
Vous savez qu'après la signature des Accords de Dayton, il y a eu un an, un an et demi de situation paisible. Milošević avait joué le rôle du facteur de paix et la Serbie s'était retrouvée dans une période de paix relative. Or, c’est à ce moment-là que s'est posée la question de la légitimité de son pouvoir et de la raison d'être même de ce pouvoir-là : il a suffi de la paix pour qu'on voie que le pouvoir de Milošević était historiquement à bout de course. Lors des manifestations de décembre 1996 [qui ont fait suite à la victoire de l'opposition aux élections municipales de novembre, parce qu'il refusait de la reconnaître] Milošević tenté de provoquer des conflits civils à Belgrade. Mais il a échoué, parce que le général Perišić et l'armée, [le Maire] Nebojša Ćović et la police de Belgrade l'en ont empêché. Quand il a vu qu'il n'y parviendrait pas, alors il s'est souvenu de la question du Kosovo, comme nouveau prétexte à conflit.
Il a balayé le résultat des négociations parce qu'il lui fallait une nouvelle guerre, pour y dicter de nouveau des objectifs pseudo-patriotiques, pour recommencer à jouer le rôle du sauveur de la Serbie.


RADIO EUROPE LIBRE - Pourquoi Milošević n'a-t-il pas signé l'accord de Rambouillet ? Quel était son motif ? Officiellement, on a déclaré qu'il ne l'a pas fait parce qu'il ne voulait pas que des troupes étrangères entrent au Kosovo.

Ratomir Tanić - Si Milošević n'a pas signé cet accord c’est parce qu'il avait besoin de la guerre avec l'OTAN. C'est la logique que je viens de décrire - vous inventez un conflit et puis grâce à des mots d'ordres pseudo-patriotiques vous restez au pouvoir. Et plus le conflit est grave, plus le faux patriotisme ressemble à du vrai. Cela, pour lui, c'était la situation idéale, il souhaitait le bombardement comme "preuve" de ses thèses inventées. C'est comme si vous mettiez le feu à la maison pour ensuite pouvoir jouer les pompiers. Ce que [le Président de la Serbie Milan] Milutinović raconté par la suite à l'Assemblée [Nationale] de Serbie est totalement inexact. Lui et Milošević ont tout simplement trompé l'opinion en lui faisant croire que le problème principal était que des troupes étrangères allaient entrer au Kosovo sous la bannière de l'OTAN et non sous celle des Nations Unies. Cela, c’est complètement faux. La possibilité demeurait d'un mandat des Nations Unies. Avant que le bombardement ait commencé, on discutait même de la possibilité que la totalité du Corps d'armée de Prishtina demeure au Kosovo et coopère avec les troupes des Nations Unies pour y maintenir la paix.


RADIO EUROPE LIBRE - Vous considérez qu'on aurait pu signer tranquillement l'accord de Rambouillet, sans dommage pour les intérêts nationaux de la Serbie.

Ratomir Tanić - Je considère, avant tout, que personne n'avait nul besoin d'aller à aucune conférence de Rambouillet. Si nous avions déjà eu des négociations entre les Serbes et les Albanais, auxquelles avait participé y compris la communauté internationale et où on s'était mis d'accord en principe sur une solution politique, si cette solution politique avait été versée à l'accord Milošević-Holbrooke, alors à quoi nous servait une conférence à Rambouillet ?
Cette conférence-là était une tentative désespérée de la diplomatie européenne pour sauver ce qu'on pouvait sauver. Cependant, une fois arrivés à cette conférence, je pense que l'accord auquel on était parvenu pouvait parfaitement être signé, il fallait seulement insister sur un mandat des Nations Unies et au maintien au Kosovo du corps d'armée de Prishtina, ce que la communauté internationale était à l'époque prête à accepter. Cependant, étant donné que Milošević souhaitait la guerre, il n'était évidemment prêt à signer aucun accord quel qu'il fût. C'est d'ailleurs ce que Milutinović lui-même a reconnu à la session de l'Assemblée [Nationale] de Serbie lorsqu'il a dit que le problème ne tenait pas à l'accord politique mais au mandat des forces. Or, ce mandat-là n'a jamais été le problème. La communauté internationale était d'accord à ce moment-là pour que les forces de maintien de la paix se trouvent sous le mandat des Nations Unies et que, je le souligne, le corps d'armée de Prishtina demeure au Kosovo.
Mais Milošević, il lui fallait une guerre.


RADIO EUROPE LIBRE - Ratomir Tanić, existait-il un plan de nettoyage ethnique du Kosovo avant le début du bombardement de l'OTAN, ou bien l'expulsion des Albanais a-t-elle été, comme beaucoup en Serbie l'affirment, une conséquence du bombardement de l'OTAN ?

Ratomir Tanić - Il existait un plan de nettoyage ethnique. Il y avait avant tout un plan de réduction à moins d'un million du nombre des Albanais, pour qu'on puisse ensuite dire qu'il y en avait moins de 50 % et que par conséquent ils n'avaient pas droit à l'autonomie. C'était un projet très clair, de même qu'il existait un plan de nettoyage ethnique. Nos organes de sécurité n'ont pas du tout fait la guerre à des terroristes, ils ont fait la guerre à la population. C'est d'ailleurs aussi comme cela qu'a commencé le conflit interethnique début mars 1998. Au lieu d'arrêter les frères Jashari et autres suivant les lois de la guerre vous attaquez les maisons où ils vivent, massacrez leurs femmes, leurs enfants, le reste de leur famille et leurs voisins et bien sûr que cela a provoqué la révolte du peuple albanais, cela provoquerait la révolte de n'importe quel peuple. Milošević savait qu'en agissant ainsi il provoquerait l'insurrection des Albanais, pour pouvoir dire ensuite : "vous voyez bien que nous sommes confrontés à une révolte". Or, en ce qui concerne les incidents, je peux vous lire certaines données de notre Ministère de l'Intérieur. Donc,

en 1991 il y a eu 11 "actes terroristes",
en 1992, 12,
en 1993, 8,
en 1994, 6,
en 1995, 11,
mais en 1998, lorsque Milošević eut commencé à provoquer ses conflits ethniques, il y a eu 1 855 "actes terroristes". Par conséquent, il est clair que le développement du terrorisme au Kosovo est une conséquence du nettoyage ethnique, et non sa cause.


RADIO EUROPE LIBRE - Vous avez dit que Milošević avait un plan pour réduire le nombre des Albanais au-dessous d'un million.

Ratomir Tanić - En effet. Le plan était d'abaisser leur nombre au-dessous du million et on justifiait cela par une vague histoire comme quoi Tito leur avait donné des passeports etc., on ressortait des arguments de la naphtaline. C'est comme si on avait dit qu'aujourd'hui les Hongrois voulaient expulser les Serbes de Voïvodine sous prétexte que c'était Marie-Thérèse [d'Autriche] qui les y avait installés.


RADIO EUROPE LIBRE - Est-ce que c'était un vrai plan, un plan élaboré, ou est-ce qu'on s'était seulement donné cet objectif ?

Ratomir Tanić - C'était un plan de Milošević et de ses collaborateurs privés. Il n'a fait aucun plan officiel pour provoquer des conflits interethniques. Parce que s'il l'avait fait dans le cadre des institutions, il se serait heurté à l'opposition de l'armée, de la police, du Service de Sécurité. Ce sont des institutions qui, dans une large mesure et autant qu'elles le pouvaient, on limité son exercice de l'ingénierie des conflits. Tous ces plans il les a préparés, pour ainsi dire, dans son cercle privé et puis il les a mis en œuvre à travers ses canaux à lui.


RADIO EUROPE LIBRE - Vous avez dit que ces plans pour le Kosovo, Milošević les avait mis au point dans son cercle privé. Qui étaient ses conseillers personnels ? Sur l'opinion de qui se reposait-il le plus il était question de la politique vis-à-vis du Kosovo ?

Ratomir Tanić - Toute l'affaire du Kosovo a été menée, pour ainsi dire, par une commission d'Etat parallèle pour le Kosovo. C'était un organisme parapolitique où siégeaient [le vice-premier ministre de Serbie Nikola] Sainović[, inculpé par le TPI en même temps que Milošević], [le vice président du parti socialiste Dušan] Matković, [le gouverneur du Kosovo Zoran] Andjelković ainsi que les généraux [Nebojša] Pavković et [Ljubiša] Veličković.


RADIO EUROPE LIBRE - Eux aussi étaient ses conseillers principaux.

Ratomir Tanić - Certes. Ils ont mis en oeuvre certaines de ses idées sur le Kosovo, dans le dos de l'Assemblée de Serbie, dans le dos du Parlement de Yougoslavie, dans le dos de l'armée, dans le dos du Service de Sécurité d'Etat, dans le dos de la police. Vous savez que, sur la question du Kosovo, Milošević est entré en conflit avec le général [Momčilo] Perišić, chef de l'état-Major, et avec le chef du Service de la Sécurité d'Etat [Jovica] Stanišić. En1998, il les a relevés de leurs fonctions, pour ne pas employer un terme plus déplaisant.


RADIO EUROPE LIBRE - Vous pensez que le Kosovo était la raison pour laquelle Milošević a limogé Perišić et Stanišić.

Ratomir Tanić - Je ne "pense" rien de ce dont je vous parle, je le sais. Bien sûr que c'était la raison : les deux s'étaient révoltés contre l'ingénierie du conflit à la Milošević, qui a infligé les pires souffrances d'abord aux Albanais mais également à long terme aux Serbes.
Car pousser à la guerre contre la communauté internationale sur la question du Kosovo c'était en fait provoquer la guerre sur le territoire de son propre État. Ce qui, soit dit en passant, s'appelle de la trahison aux termes du Code pénal de notre pays. C'est une chose d'isoler le terrorisme, mais c’en est une autre de tuer des femmes et des enfants et de déporter une population. Le nettoyage ethnique des Albanais par Milošević a conduit au renforcement de l'UÇK, un soulèvement massif des Albanais et finalement au conflit avec la communauté internationale.

Ecrit par : Sebaneau | 08.08.2008

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